Koursk-Moscou, 20 ans après - Christian Mégrelis

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Koursk-Moscou, 20 ans après - Christian Mégrelis

Message  Vivre Enrussie le Mar 27 Avr 2010 - 8:26

24/04/10 -
La lune s'attristait. Par-dessus l'horizon qui défilait dans la pénombre, le disque jaune se voilait de brume grise. Trois heures du matin. Les sleepings chassent souvent le sommeil, surtout la deuxième nuit. Les violentes lueurs des usines se succédaient, dessinant des silhouettes fantastiques, alternant avec les timides chandelles des villages. Seul éveillé au milieu d'un wagon assoupi, je devine la grande plaine russe recouverte de neige fraîche. A petite vitesse, je m'en retourne à Moscou après un raid comme je les aime, au coeur d'un des centres nerveux de l'industrie russe, l'"anomalie magnétique de Koursk".

Vingt ans depuis ma première incursion involontaire en Union soviétique, attiré, sans y croire vraiment, par la perestroïka, Marche de Radetzky d'un empire aux abois. Un siècle après, il y avait enfin du nouveau à l'Est. Pendant quelques années, j'eus l'impression d'être au centre de l'Histoire, à la racine d'un monde nouveau. J'ai vécu la fin de l'URSS comme un rêve. Pas de barrières entre le pouvoir et moi. Des hommes puissants mais attentifs. Une volonté de changer le cours de l'Histoire sans payer le prix d'une révolution. Le retour de la dignité humaine après des décennies de tyrannie. Un étonnant mélange de fierté et d'humilité, de réalisme et d'espérance, de foi et de matérialisme. Le grand retour de l'Histoire et du christianisme russes. Tout cela donnait aux géants de l'époque des perspectives assez puissantes pour vouloir y greffer de vigoureux rameaux d'avenir. Nous étions au travail, petite équipe inspirée, pour construire le cadre de la grande réforme à venir.

On connaît la suite. A peine les premiers accords signés avec l'Union européenne, le coup d'Etat, le lamentable spectacle de conspirateurs d'opérette prenant le contrôle des organes d'Etat encore sous les ordres du bureau politique, la trahison du connétable et la disparition de l'URSS. La société qui naquit de ce triste épisode n'avait rien à voir avec celle que nous préparions dans les coulisses du Kremlin. Accouché au forceps, ce fut un nabot informe qui vit le jour. Un théâtre d'ombres transforma la Russie en un gigantesque camp de la Horde d'or : le dépeçage de l'économie soviétique fut l'un des plus grands hold-up de l'histoire. Les apparatchiks avaient cédé le pouvoir aux "héros" des komsomols, parmi lesquels la future caste des oligarques aiguisait ses dents de bébé requin. Mais, dans ce désordre, tout était possible. Règles et morale avaient disparu. Dans ce nouveau directoire, il suffisait d'être rapide et culotté pour arriver à tirer son épingle du jeu.

Le partage terminé, on siffla la fin de la récréation. Le krach de 1998, dont l'histoire reste à faire, conclut la tragi-comédie des années Eltsine en dispensant les gagnants de la course au trésor de la pénible nécessité d'avoir à rendre des comptes. La crise de 2008 n'est qu'un pâle reflet du tsunami qui secoua la Russie de 1998. Tout s'effondra et une nouvelle économie vit le jour, avec à sa tête la dyarchie Etat-oligarques. Plus le temps de se replonger dans la Russie profonde : tout se passait entre Londres, Lugano et Monaco, où se trouvaient les centres de décision de la nouvelle banque-industrie russe.

Le superbe retrait d'Eltsine, sans doute le geste qui le rachètera pour l'Histoire, laissait augurer d'une ère nouvelle. Il fallait, d'un côté, trouver le chemin des besoins de la classe moyenne qui émergeait et, de l'autre, convaincre les nouveaux maîtres d'investir dans le pays pour ne pas tuer la poule aux oeufs d'or.

Fin 2009, aux premiers signes de reprise, je décidai de revenir aux fondamentaux en reprenant le chemin de la Russie profonde et de l'industrie réelle. Pour cela, il fallait reprendre le train...

Il fait - 20º C et la voiture a le volant à droite. Le chauffeur slalome entre les plaques de glace. La ville déroule son urbanisme, inchangé depuis les soviets, avec des statues de Lénine à tous les carrefours. La plupart des bâtiments sont neufs ou rénovés. Les nombreuses boutiques sont encore fermées. On arrive dans la zone industrielle. D'énormes usines crachent leurs fumées. L'une d'entre elles est le but de ma visite.

Les mesures de sécurité sont aussi strictes. Les gardiennes ont conservé leur majestueux embonpoint et leurs mines inexpressives sous des frisettes d'apprenties coiffeuses. Les murs du hall d'entrée déroulent toujours la collection de photos des héros du travail, rebaptisés dirigeants émérites. Il y en a une trentaine. La plupart ont gardé le physique et le style de leurs parents.

Les escaliers russes sont inimitables. Les yeux fermés, il me suffirait de monter vingt marches pour deviner que je suis en Russie. Les fabricants et les architectes ne sont jamais parvenus à s'entendre sur la hauteur des marches et je m'y casse régulièrement la figure. Les bureaux sont tous rénovés et informatisés. Les réunions se tiennent dans le vieux style, même si les participants sont jeunes, habitués aux voyages et aux étrangers. Ils reproduisent inconsciemment les rites de la vieille époque. Sympathie mêlée de rouerie naïve. Difficile d'y échapper ! La fascination pour la technologie occidentale est toujours là. Il semble évident que les équipements clés n'ont pas d'équivalent en Russie. Donc pas de complexes pour acheter ailleurs. Mais la crainte de se tromper oriente tout le monde vers des choix balisés : on veut un clone de ce qui a été monté il y a trente ans, à la construction de l'usine. Tant pis pour les économies d'énergie et les avancées technologiques.

J'attends avec curiosité la visite d'usine. C'est là que je verrai si le nouveau propriétaire préserve bien sa poule aux oeufs d'or. Aucune usine soviétique n'a été vraiment reconstruite. Elles datent toutes de l'époque brejnévienne où, finalement, on a fait beaucoup, et sont entretenues à petit frais. Manque de capital, exporté vers des cieux plus cléments, manque de banques de taille compatible avec celles du pays. L'industrie russe, malgré son gigantisme et ses halls cathédraux, est encore pauvre en équipements modernes. Les rénovations se font par petits bouts et il n'y a pas beaucoup de grands patrons qui aient le courage de celui qui, il y a cinq ans, m'a demandé de lui construire une fonderie ultramoderne pour exploiter un nouveau marché.

Le retour à la gare se fait de jour. Nous passons devant d'immenses usines sidérurgiques, des halls gigantesques, des cheminées qui tutoient les nuages. Aux montagnes de déblais qui parsèment l'horizon, je devine la mine de fer à ciel ouvert. La puissance de l'industrie russe est palpable. Contrairement à l'Ukraine voisine qui a cédé son acier à des groupes étrangers comme Mittal, tout ce que l'on voit est entre des mains russes.

A Moscou, le siège du groupe occupe un building ultramoderne. Le boss coule des jours tranquilles au bord du Léman. On s'y montre sous un jour high-tech. Les jeunes messieurs sont partout et triomphants. Tout doit aller très vite, les marchés financiers attendent l'introduction en Bourse et il faut faire bonne impression : mes interlocuteurs sont des hommes pressés. Quand on en vient aux modalités de paiement, ils sont moins fiers. Ils n'ont, évidemment, aucune expérience industrielle.

A Moscou, les embouteillages sont infernaux. Impossible de prévoir une heure de rendez-vous. Les marges de sécurité mangent la journée. Les hommes de la perestroïka se sont réfugiés dans un immeuble du centre-ville bien restauré, spacieux et confortable, où ils vieillissent tranquillement, entourés des souvenirs de l'Union soviétique qu'ils n'ont, en fait, jamais quittée. Sans porter de jugement sur la crise qu'ils disent être provoquée par les Etats-Unis, ils déplorent que la Russie s'y soit laissée prendre. Ils estiment que le gouvernement a trop laissé faire et que le retour aux vieilles règles d'autarcie est indispensable pour gérer des économies-mondes comme la Russie ou la Chine. Ils reprochent au pouvoir de n'avoir pas suffisamment modernisé l'industrie et de laisser les capitaux s'exporter trop librement.

Leur appréciation du système oligarchique est plus nuancée : ils reconnaissent qu'il a été porté sur les fonts baptismaux par le dernier comité central, lorsque, dans la panique générale de l'implosion de l'empire, il avait décidé de passer les commandes à la génération des petits-fils qui faisaient leurs armes dans les komsomols. En mettant le pays entre leurs mains, ils pensent avoir sauvé la Russie de la guerre civile. Mais ces garçons étaient trop jeunes et trop brillants pour se contenter de garder des actifs sous cocon. Alors ils ont "privatisé les profits et socialisé les pertes", selon la belle expression de Boris Berezovski. Résultat : la Russie prend chaque jour un peu plus de retard.

Les Russes lucides s'inquiètent de la nouvelle génération : les enfants des oligarques, élevés sans principes dans la richesse la plus obscène, vendront-ils, le jour venu, leurs actifs aux multinationales ou reviendront-ils faire de l'industrie dans un pays qui leur est à peu près inconnu et où l'outil sera, alors, complètement arriéré ? Rendez-vous dans vingt ans.

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Re: Koursk-Moscou, 20 ans après - Christian Mégrelis

Message  Vivre Enrussie le Mar 27 Avr 2010 - 8:26

Christian Mégrelis:
Né en 1938, cet ingénieur en chef de l'armement, ancien polytechnicien et président de société,

a travaillé en Indonésie et en Afrique avant de se spécialiser, au cours des années 1990, dans les relations techniques, industrielles

et commerciales avec la Russie. Il a ainsi été secrétaire général du Club de Moscou (jusqu'en 1995) et premier vice-président de l'Union internationale des économistes (Moscou).

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